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Société
Chronique |

Derrière le mythe de l’objectivité en sciences

Qu’est-ce que l’expertise? L’objectivité est-elle possible en recherche universitaire?

Qu’est-ce que l’expertise? L’objectivité est-elle possible en recherche universitaire?

Dans la foulée des discussions entourant la question de l’identité de genre, divers intervenant-es ont été appelés à intervenir dans les médias, et ce, dans l’optique d’éclairer la population quant à ces enjeux comme il est coutume de le faire lorsqu’une controverse s’empare du débat public. Toutefois, sur le Web, on pouvait lire plusieurs remises en question, voire une négation de l’expertise de certain-es de ces intervenant-es, tantôt qualifiés de «militants» ou d’être carrément «biaisés».

La ministre de la Famille, Suzanne Roy, s’est récemment vue confier le mandat de piloter le fameux «comité de sages» qui sera prochainement mis sur pied par Québec. Lorsque questionnée sur la composition des membres de ce comité, elle a répondu que ces sages devront être des gens «crédibles», «réfléchis» et «ouverts», tout en affirmant qu’il ne s’agit pas d’un comité chargé de représenter les personnes issues de la diversité sexuelle et de genre.

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Quelle réponse claire et précise! (sarcasme)

Je prends cet exemple pour illustrer qu’il ne s’agit pas d’un dilemme nouveau. La question de l’objectivité est un débat qui fait rage dans le monde académique depuis plusieurs décennies. Elle s’impose également de plus en plus dans le monde des médias, où la neutralité est parfois considérée comme un écran de fumée, particulièrement par la jeune génération de journalistes.

Le cas de l’enquête ESSIMU

Il y a quelques années, la professeure en sexologie de l’UQAM, Manon Bergeron a été désignée Scientifique de l’année — Radio-Canada 2018. Une distinction qui a rarement été offerte à des chercheurs en sciences sociales. C’était dans le contexte d’ESSIMU, la première enquête d’envergure à documenter l’ampleur alarmante des violences sexuelles en milieu universitaire au Québec. Mme Bergeron en était la chercheuse principale.

Peu après sa nomination, elle s’est retrouvée au centre d’une polémique, car certaines personnes estimaient qu’il s’agissait d’une étude trop «féministe» et que ses résultats étaient «artificiellement gonflés». Ainsi, plusieurs remettaient en question le mérite de sa nomination. ESSIMU avait, entre autres, mis en lumière que plus d’un tiers des 9 284 répondant-es répartis dans six universités québécoises francophones avaient vécue au moins une forme de victimisation sexuelle.

L’effet «Prix Nobel»

Malheureusement, les sciences sociales reçoivent souvent un traitement méprisant, considérées, à tort, comme des «sciences molles» et «moins rigoureuses», particulièrement si elles s’inscrivent dans une démarche critique assumée. Ce n’est pas le cas des chercheur-ses dans les sciences dites «pures» telles que la médecine, la biologie, la chimie ou encore la physique.

Pourtant, les détracteurs des sciences sociales et engagées omettent souvent de considérer que certaines croyances scientifiques des «sciences pures» antérieurement considérées comme étant «valides» ont été démenties et réfutées au fil du temps en raison de biais. Par exemple, il existe moins d’études qui documentent les particularités du TDAH (trouble de déficit d’attention avec ou sans hyperactivité) ou l’autisme chez les femmes ou les personnes racisées. On peut aussi penser à divers lauréats du prix Nobel qui, en surfant sur l’aura que procure cette prestigieuse distinction, ont défendu des théories eugénistes ou racistes tel un sophisme d’autorité.

En somme, plus on apprend, plus on réalise que l’on sait peu. Et c’est lorsque l’on reconnaît et que l’on prend conscience de sa subjectivité — qui est le propre de tous les êtres humains — que l’on se rapproche d’une soi-disant «objectivité». Toutefois, il s’agit davantage d’un horizon vers lequel tendre plutôt qu’un absolu en soi. Prétendre être «neutre», c’est aussi choisir une posture et la révéler bien malgré soi.

Il faut se méfier des gens qui croient avoir la science infuse et qui sont incapables de valoriser un «je ne sais pas, je vais prendre le temps d’y réfléchir» bien senti. Personne n’est expert dans tout, la science est quelque chose qui évolue et il existe plusieurs angles d’approche légitimes pour appréhender un même phénomène.

Plusieurs intervenants — qui s’avèrent souvent à être des hommes — gagneraient à ressentir ne serait-ce que 10 % du syndrome d’imposteur qui entrave de nombreuses femmes — pourtant qualifiées et compétentes — à s’exprimer dans l’espace public.

Les soi-disant «faux experts» ne sont pas toujours celles et ceux que l’on croit.