Société

Ceux qui restent

«Oui, la victime a perdu la vie, ce qui est vraiment tragique. Mais il y a plein de gens qui restent derrière et qui souffrent encore à cause de ce drame.»

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Volet 3 Feminicides Maude Goyer (Montage Noovo Info et Envato)

«Pourquoi les hommes tuent-ils les femmes ?» C’est avec cette question que j’ai approché, au cours des dernières semaines, seize experts en violence conjugale, des intervenants de terrain, des chercheurs et des spécialistes. Ils sont issus du milieu communautaire, policier, judiciaire et universitaire.

POURQUOI LES HOMMES TUENT-ILS LES FEMMES? | Volet 1: Comprendre – Volet 2: Reconnaître – Volet 3: Raconter

Éric* avait trois ans lorsque son père a tué sa mère. Aujourd’hui adulte et père de deux jeunes enfants, il rappelle qu’un féminicide fait toujours beaucoup de victimes… dont on parle peu.

«Ma mère, c’était la fille de quelqu’un. La sœur de quelqu’un.»

Malgré une douleur toujours vive, Éric, aujourd’hui âgé de 40 ans, a accepté de raconter son histoire pour rappeler qu’un féminicide bouleverse bien plus qu’une seule vie.

«Oui, la victime a perdu la vie, ce qui est vraiment tragique. Mais il y a plein de gens qui restent derrière et qui souffrent encore à cause de ce drame.»

Lui et ses frères ont grandi avec cette tragédie. Elle les a meurtris à jamais. «Nous avons tous été très affectés», laisse tomber le Montréalais.

Après la mort de sa mère, Éric est élevé par son oncle et sa tante. Eux aussi doivent composer avec le choc, le deuil et les conséquences durables du drame.

«Ma tante s’occupait de moi, mais elle aussi, elle avait un deuil à faire», confie-t-il.

Dommages collatéraux

Dans les médias, les féminicides sont souvent racontés à travers l’enquête, les accusations ou les circonstances du meurtre. Mais pour les proches, l’histoire ne se termine pas après les manchettes.

Les conséquences traversent les années. «Ça laisse des traces partout», résume Éric.

Il parle des deuils complexes, des liens familiaux brisés, des silences qui s’installent, mais aussi du regard des autres.

«Tu grandis avec ça. Ça fait partie de ton histoire.»

—  Éric, dont la mère a été tuée par son père

Pour plusieurs intervenants rencontrés dans le cadre de cette série, les enfants exposés à la violence conjugale demeurent les grands oubliés de ces drames.

«On sous-estime les impacts sur les proches», estime Suzanne Léveillée, psychologue spécialisée en évaluation du risque de violence. «Il y a des enfants qui vont vivre avec de l’anxiété, de l’hypervigilance, des difficultés relationnelles pendant des années.»

Comprendre ces drames n’est jamais simple, rappelle Marie-Christine Villeneuve, coordonnatrice aux communications et relations publiques pour le réseau des CAVAC.

«La personne violente, c’est aussi une personne qu’elles aiment ou qu’elles ont déjà aimée. C’est leur père, leur frère, leur fils, leur ami ou le père de leurs enfants. Alors tu grandis et tu vis avec ça. Ça fait partie de ton histoire.»

Huit fois

Quitter une relation violente est extrêmement difficile: une victime de violence conjugale effectue en moyenne huit tentatives avant de quitter définitivement son conjoint, souligne Mme Villeneuve.

Selon Claudine Thibaudeau, plusieurs femmes tentent d’abord de protéger leurs enfants, de préserver une certaine stabilité ou s’accrochent au fait que la situation s’améliorera.

«La violence conjugale, ce n’est pas toujours des cris ou des coups», martèle-t-elle. «Souvent, c’est beaucoup plus subtil, beaucoup plus progressif. Les stratégies de contrôle sont souvent très fines au départ.»

Éric revisite souvent son enfance sans sa mère. Comme plusieurs enfants touchés par la violence conjugale, il a grandi dans un climat marqué par la peur et l’instabilité.

«Quand tu es jeune, tu ne comprends pas toujours ce qui se passe, mais tu sens que quelque chose ne va pas. Et tu te rends compte, à travers ce que les autres te disent, qu’il y avait des signes.»

—  Éric

Plus de soutien

Au fil des années, Éric a tenté de reconstruire son histoire à travers les récits de sa famille, des photos et des fragments de mémoire. Il constate qu’il sait peu de choses de sa mère.

«Je n’ai presque pas de souvenirs d’elle, dit-il. Je me demande quel genre de mère elle était et qu’elle genre de grand-mère elle aurait été», glisse-t-il.

Pour Éric, parler publiquement aujourd’hui représente une façon de briser le silence et de rappeler l’importance d’offrir davantage de soutien aux enfants et aux familles touchées.

«Je pense qu’on ne réalise pas à quel point il y a des gens qui vivent avec ça toute leur vie. Quand le féminicide arrive, il y a comme une bombe qui éclate dans plusieurs vies en même temps», confie-t-il.

La professeure Myriam Dubé, spécialiste des violences intrafamiliales, rappelle à quel point les féminicides laissent des traces profondes.

«Les impacts, entre autres sur les enfants, peuvent se prolonger pendant des décennies, indique-t-elle. Il y a des trajectoires de vie complètement bouleversées.»

Éric dit avoir longtemps hésité avant de raconter son histoire. Il voulait protéger sa famille, et éviter que son témoignage soit réduit à un fait divers.

«On parle beaucoup des femmes qui meurent, et avec raison. Mais n’oubliez pas tous ceux qui restent.»

* Le prénom a été modifié afin de protéger son identité.

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