«Pourquoi les hommes tuent-ils les femmes ?» C’est avec cette question que j’ai approché, au cours des dernières semaines, seize experts en violence conjugale, des intervenants de terrain, des chercheurs et des spécialistes. Ils sont issus du milieu communautaire, policier, judiciaire et universitaire.
POURQUOI LES HOMMES TUENT-ILS LES FEMMES? | Volet 1: Comprendre – Volet 2: Reconnaître – Volet 3: Raconter
Onze. Depuis le début de l’année, le Québec compte onze féminicides présumés. Chaque fois, les mêmes questions reviennent. Comment un homme en arrive-t-il à tuer sa conjointe? Pourquoi cela survient-il au moment de la séparation? Et surtout, peut-on les prévenir?
Il n’y a malheureusement pas de réponses simples à ces questions aussi lourdes que délicates. Les spécialistes rencontrés parlent plutôt d’un phénomène complexe, où se croisent contrôle, domination, vulnérabilités psychologiques et violence déjà présente dans la relation.
Une chose fait consensus : les féminicides ne surgissent pas de nulle part.
«Pendant longtemps, on parlait encore de drame passionnel», rappelle Isabelle Côté, professeure à l’École de service social de l’Université Laurentienne. «Comme si ces hommes-là étaient victimes d’une grande détresse, d’une grande souffrance et qu’ils en viennent à tuer leur conjointe dans un moment de passion. Mais quand on étudie ces crimes-là, ce n’est pas ce qu’on constate.»
Selon elle, il s’agit d’actes délibérés et planifiés.
«Les hommes qui font le choix de tuer leur conjointe, ce ne sont pas des hommes qui perdent le contrôle. Ce sont des hommes qui prennent le contrôle. »
— Isabelle Côté, professeure à l’École de service social de l’Université Laurentienne
Cette idée revient constamment dans les entrevues réalisées avec les spécialistes qui travaillent quotidiennement sur les enjeux de violence conjugale et de féminicide.
Contrôle coercitif
Le contrôle coercitif, notamment, est au cœur de plusieurs situations de violence conjugale. Il ne s’agit pas seulement de violence physique. Cela peut prendre la forme de surveillance, d’isolement, d’humiliations, de menaces, de contrôle psychologique ou financier.
«La violence devient un moyen de contrôle», explique Sandrine Ricci, chargée de cours et doctorante en sociologie et en études féministes à l’UQAM. «Je parle de contrôle du corps, de la sexualité, des déplacements, bref, de l’autonomie.»
Selon elle, le féminicide représente «la forme extrême d’un rapport de domination et d’appropriation».
Ce point de bascule survient particulièrement au moment de la séparation.
«Il y a quand même une très grande proportion qui vont tuer dans un contexte de séparation», souligne Myriam Dubé, professeure à l’École de travail social de l’UQAM qui s’intéresse depuis longtemps aux violences intrafamiliales. «Ils ne veulent pas que la conjointe les laisse, qu’elle les abandonne. »
Dans plusieurs cas, précise-t-elle, la séparation est vécue comme une perte insupportable. «Pour eux, lorsqu’ils perdent leur conjointe, ils perdent tout», dit-elle.
Jalousie et masculinisme
La psychologue Suzanne Léveillée nuance toutefois l’idée selon laquelle le contrôle explique à lui seul le passage à l’acte.
«Il y a des enjeux beaucoup plus profonds chez ces hommes», glisse-t-elle.
Elle évoque notamment des fragilités importantes liées à l’abandon, au rejet, à l’humiliation ou à la jalousie.
«Il y a une grande jalousie et un grand manque de confiance en soi chez ces personnes», indique-t-elle. «Elle se dit: “Si l’autre ne m’aime pas, c’est que je ne suis pas aimable”. Donc, je vais resserrer l’emprise sur elle et je vais même lui enlever la vie.»
D’autres intervenants rappellent que les féminicides s’inscrivent dans un contexte social plus large.
«Il reste encore des fibres de sexisme qui sont tissées à travers notre culture.»
— Claudine Thibaudeau, intervenante chez SOS violence conjugale
Claudine Thibaudeau observe également un retour de certains discours masculinistes sur les réseaux sociaux. «Il y a des hommes qui prennent la parole et qui vont carrément expliquer pourquoi les hommes doivent prendre le pouvoir dans la relation», affirme-t-elle.
De nouveaux outils
Même si le Québec demeure l’un des endroits où l’égalité entre les hommes et les femmes est la plus avancée, ajoute-t-elle, certains réflexes et rapports de domination persistent.
Dans les dernières années, plusieurs outils ont été mis en place pour mieux prévenir les féminicides. Les cellules d’intervention rapide, les équipes spécialisées en violence conjugale et les mécanismes de concertation entre policiers, maisons d’hébergement, procureurs et travailleurs sociaux permettent d’intervenir avant qu’un drame survienne… mais pas dans tous les cas.
Souvent, les signes sont déjà là.
Le Bureau du coroner a mis sur pied, en 2017, un comité d’examen des décès liés à la violence conjugale afin de mieux comprendre les circonstances entourant ces meurtres et d’identifier les facteurs de risque récurrents.
«Pendant des années, il y avait une demande d’avoir un comité d’examen des décès liés à la violence conjugale», révèle Stéphanie Gamache, coroner. «Le but, c’est vraiment de mieux comprendre le phénomène pour mieux le prévenir ».
Les experts interrogés insistent tous sur un point: les féminicides ne sont ni des accidents ni des explosions soudaines et incompréhensibles.
Ils sont souvent précédés d’une escalade de violence, de contrôle et de signaux d’alarme qui, encore aujourd’hui, passent trop souvent inaperçus.
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